Soirées privées : ce que dit vraiment la loi Le Magazine

En vingt ans, le libertinage a quitté les clubs pour s'inviter dans les salons. L'été 2026 vient de rappeler que cette porte-là, elle aussi, a un cadre juridique — et qu'il est plus exigeant qu'on ne le croit. Décision du Conseil d'État, nouvelle définition légale du consentement, enquête visant une plateforme, clubs qui crient à la concurrence déloyale — et, sur le plus gros site français, une rubrique « soirées privées » qui a purement et simplement disparu. État des lieux, sans dramatisation ni angélisme.

Publié le 5 septembre 2026

Pendant vingt-cinq ans, rencontrer d'autres libertins en France passait par une seule porte : celle d'un club. On sonnait, quelqu'un accueillait, expliquait les règles, orientait. Ce filtre humain faisait office de transmission : on n'entrait pas dans le milieu sans que personne ne vous ait rien appris.

Puis l'écran est devenu la porte. Les plateformes en ligne ont ouvert le libertinage à des milliers de personnes qui s'y sont inscrites comme sur un site de rencontres ordinaire — sans passer par ce sas. Les années Covid ont fait le reste : deux ans de clubs fermés, et ce qui s'y pratiquait a déménagé dans les appartements. À la réouverture, les salons ne se sont pas vidés. L'habitude était prise.

Séjour d'appartement éclairé par une lampe, canapé et table basse
Deux ans de clubs fermés ont déplacé le libertinage vers les appartements. À la réouverture, les salons ne se sont pas vidés. Photo : Pexels

C'est ce déplacement qu'il faut avoir en tête pour comprendre l'actualité de cet été. Une soirée privée ne demande ni licence, ni commission de sécurité, ni comptabilité : un logement et une liste d'invités suffisent. Un pan entier de la vie libertine s'est donc installé derrière des portes que personne n'inspecte. La question qui se pose en 2026 n'est pas de savoir si c'est bien ou mal : c'est de savoir ce que le droit dit de ces portes-là.

Quatre formats, quatre réalités

On parle de « soirée privée » comme s'il s'agissait d'une seule chose. Dans les faits, quatre formats coexistent, et ils n'engagent ni les mêmes équilibres ni les mêmes risques :

FormatCompositionCe qui change
Multi-couplesDes couples, quelques célibataires des deux sexesLe plus répandu, le plus proche de l'esprit club : équilibre, réciprocité, rythme lent
Pluralité masculineQuelques femmes, beaucoup d'hommes (environ 4 pour 1)L'attention se concentre sur peu de participantes : le cadrage doit être explicite
Gang bangRapport poussé jusqu'à 10 hommes pour 1 femmePlaisir à haute intensité : c'est le format le plus exposé juridiquement (voir plus bas)
BDSMVariable, selon les pratiquesLe seul milieu à avoir formalisé le consentement (négociation, mot d'arrêt, débriefing)

Cinq mots reviennent dans toutes les chartes : respect, consentement, bienveillance, convivialité, ouverture d'esprit. Ce ne sont pas des slogans décoratifs. Sans eux, ce n'est plus du libertinage — et ce que ça devient alors porte des noms que le code pénal connaît parfaitement.

Ce qui rend une soirée « privée » aux yeux du droit

Le mot « privé » n'est pas une formule de politesse : c'est lui qui détermine tout le reste. Trois conditions doivent être réunies en même temps :

  • Le lieu est privé ou réellement privatisé.
  • La communication n'est jamais publique : pas d'annonce ouverte à tout venant, pas de page indexée par les moteurs de recherche, pas d'affiche.
  • Le lien entre les invités est réel. On invite des personnes que l'on connaît, ou validées une par une — pas un public.

S'il en manque une seule, la soirée bascule dans le régime public, et les obligations d'un établissement s'appliquent. C'est le point que la plupart des organisateurs sous-estiment : on peut être chez soi, entre adultes consentants, et se retrouver malgré tout traité comme un exploitant.

Le code de la construction et de l'habitation (article R. 143-2) est net : est un établissement recevant du public tout local où des personnes sont admises « librement » ou « moyennant une rétribution », ainsi que ceux où se tiennent des réunions « ouvertes à tout venant ou sur invitation, payantes ou non ». Autrement dit : écrire « sur invitation » ne suffit pas, à soi seul, à sortir du champ. Ce qui protège réellement le domicile, c'est sa nature de logement privé — pas un nombre magique d'invités. On lit parfois qu'un seuil de vingt personnes ferait basculer un salon en ERP : ce chiffre ne figure pas dans les textes. Les seuils de la 5ᵉ catégorie dépendent du type d'établissement, et ce sont surtout la location d'une salle, la privatisation d'un lieu et le paiement d'une entrée qui font changer de régime.

L'argent : la ligne la plus fine, et la plus surveillée

La plupart des soirées fonctionnent au « sucré-salé » : chacun apporte quelque chose, personne ne gagne rien. Quand une participation est demandée, elle couvre des frais réels — location du lieu, ménage, boissons.

Le principe tient en une phrase : les frais et la participation doivent se ressembler. Tant que les deux se répondent, on est dans le partage de frais. Dès que l'écart se creuse, ce n'est plus une soirée entre amis : c'est une activité commerciale exercée sans les obligations d'un commerce.

Deux lignes rouges, cette fois pénales, encadrent la même question :

  • Le proxénétisme (articles 225-5 et suivants du code pénal). Tant qu'aucune participante n'est rémunérée, la qualification reste fragile. Dès qu'une personne perçoit de l'argent pour des actes sexuels — ou qu'un tiers en tire profit —, elle devient solide. L'article 225-10 vise en outre le fait de mettre un local à disposition en sachant qu'il servira à la prostitution.
  • Le travail dissimulé, si des intervenants (photographe, sécurité, hôtesses) ne sont pas déclarés.

La concurrence que subissent les clubs

C'est le point le plus concret de tout ce dossier, et le plus rarement expliqué. Deux soirées peuvent accueillir le même nombre de personnes, le même soir, pour les mêmes pratiques : l'une supporte l'intégralité des charges d'un établissement, l'autre presque aucune.

Salle d'un club aux murs sombres, banquettes et lumière tamisée
Un club paie la licence, la mise aux normes, les contrôles, l'assurance, la TVA et les charges. Un salon, non. Photo : Pexels
PosteClub déclaréSoirée en appartement
Sécurité incendie (ERP)Mise aux normes, dégagements, désenfumage, passage de la commission de sécuritéAucun contrôle
Débit de boissonsLicence, horaires, formation, affichages obligatoiresAucune formalité
AssurancesRC exploitant, multirisque professionnelleSouvent aucune — ou une MRH qui ne couvre pas
Fiscalité et socialTVA, impôts, cotisations, salariés déclarésEncaissements en espèces, rien de déclaré
SACEM, hygiène, accessibilitéRedevances et obligations annuellesIgnorées dans les faits
ContrôlesPolice, préfecture, URSSAF, services vétérinairesPersonne ne franchit la porte

Ces charges se retrouvent dans le prix d'entrée. Une soirée en appartement peut donc afficher un tarif que le club ne peut pas égaler, sans que l'organisateur soit malhonnête pour autant : il ne paie simplement pas les mêmes choses. Quand la participation demandée dépasse nettement les frais engagés, la différence n'est plus seulement économique : elle devient un avantage concurrentiel obtenu en s'affranchissant d'obligations légales — ce que le droit commercial appelle une concurrence déloyale, sanctionnée sur le fondement de la responsabilité civile (article 1240 du code civil).

C'est précisément ce qu'a soutenu, en octobre 2025, le gérant d'un club francilien en engageant une procédure contre les plateformes Wyylde et Gleese : il ne leur reproche pas d'exister, mais d'héberger des annonces de soirées privées payantes organisées hors de tout cadre, pendant que les établissements, eux, supportent la totalité des contraintes (information révélée par Le Parisien). La nouveauté tient à la cible : jusque-là, les clubs s'en prenaient aux organisateurs ; cette fois, c'est l'hébergeur des annonces qui est visé.

Derrière la bataille économique, il y a un enjeu que le milieu ferait bien de regarder en face. Chaque club qui ferme, c'est un lieu déclaré, assuré, éclairé, avec du personnel formé et une sortie de secours, qui disparaît au profit d'un endroit dont personne ne sait rien. Les débutants, eux, continuent d'arriver. Ils arrivent simplement là où plus personne ne les accueille.

Les obligations qui s'appliquent de toute façon

Même parfaitement privée, une soirée n'échappe pas à quatre régimes que l'on oublie régulièrement :

  • La SACEM, dès qu'on diffuse de la musique en dehors du cercle strictement familial.
  • L'alcool. Servir à boire engage l'hôte. Un invité qui repart ivre et provoque un accident : la responsabilité de celui qui a servi peut être recherchée.
  • Les impôts. Si l'activité dégage un bénéfice, elle est imposable ; répétée, elle devient une activité professionnelle de fait.
  • L'assurance. Une multirisque habitation classique ne couvre pas un événement de ce type. Il faut une assurance événementielle ou une responsabilité civile d'organisateur.

L'été 2026 : quatre affaires, une seule direction

Prises séparément, elles n'ont rien à voir. Mises côte à côte, elles racontent la même chose : le droit rattrape un espace qui avait grandi sans lui.

Colonnes d'un palais de justice : le cadre juridique des soirées privées
Aucune des quatre affaires de 2026 ne vise le libertinage en tant que tel. Toutes visent ce qui l'entoure : l'argent, le lieu, le consentement, l'hébergeur. Photo : Pexels

1. Octobre 2025 — un club attaque, pour la première fois, une plateforme

En octobre 2025, le gérant d'un club francilien engage une procédure contre Wyylde et Gleese. Son grief : ces sites hébergent des annonces de soirées privées payantes organisées hors de tout cadre légal, pendant que lui supporte la totalité des obligations d'un établissement. Une « concurrence déloyale », selon les termes rapportés par Le Parisien.

Ce que recouvre l'accusation. La concurrence déloyale n'est pas une infraction pénale : c'est une action civile, fondée sur l'article 1240 du code civil — celui qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute. Sa déclinaison invoquée ici porte un nom précis : la concurrence déloyale par manquement à la loi. La Cour de cassation en a donné une formule très large : constitue une faute le non-respect d'une réglementation dans l'exercice d'une activité commerciale, parce qu'il procure nécessairement un avantage concurrentiel indu (Cass. com., 17 mars 2021, n° 19-10.414).

Autrement dit : il n'est pas nécessaire de prouver une intention de nuire, ni un dénigrement, ni un détournement de clientèle organisé. Il suffit d'établir qu'un acteur gagne de l'argent sur un marché en s'affranchissant des règles que ses concurrents respectent. Appliqué à notre sujet, le raisonnement est limpide : la licence, la mise aux normes, l'assurance, la TVA et les charges se retrouvent dans le prix d'entrée d'un club ; celui qui vend le même service sans rien de tout cela vend forcément moins cher.

La vraie difficulté est ailleurs. Ce raisonnement vise naturellement l'organisateur de la soirée. Or le club n'attaque pas les organisateurs : il attaque les sites qui publient leurs annonces. Et une plateforme, en principe, ne fait qu'héberger ce que ses membres écrivent. L'article 6 de la LCEN protège cette position : un hébergeur n'engage sa responsabilité que s'il avait connaissance effective d'un contenu illicite et s'est abstenu d'agir promptement pour le retirer. Le règlement européen sur les services numériques (DSA), pleinement applicable depuis le 17 février 2024, n'a pas renversé ce principe — il l'a précisé, en organisant le signalement et la transparence, et il maintient explicitement l'absence d'obligation générale de surveillance. Personne n'est tenu de lire tout ce que ses membres publient.

Toute l'affaire se joue donc sur une bascule : la plateforme est-elle un simple hébergeur, ou joue-t-elle un rôle actif sur ces annonces ? Les tribunaux ont déjà tranché ce type de question ailleurs — la Cour de cassation a refusé le statut d'hébergeur à Airbnb en raison du rôle actif exercé auprès de ses utilisateurs. Structurer les annonces en rubrique dédiée, les classer, les mettre en avant, filtrer qui peut les voir, en tirer un revenu : chacun de ces gestes rapproche de la qualification d'éditeur, et l'éditeur, lui, répond de ce qu'il publie. À l'inverse, un site qui se contente de stocker et retire dès qu'on le signale reste protégé.

Restent, pour le club, deux obstacles très concrets : démontrer qu'il a réellement perdu de la clientèle à cause de ces annonces, et le chiffrer. Sur ce point, la jurisprudence commerciale récente lui facilite la vie : le préjudice moral est présumé, et le préjudice économique peut être évalué par la méthode de l'avantage indu — ce que le fautif a économisé en ne respectant pas les règles, plutôt que ce que la victime a perdu.

Nous ne connaissons pas l'issue de cette procédure, et rien n'indique à ce jour qu'une décision soit intervenue. Mais on mesure l'enjeu : si un juge admet un jour qu'héberger ces annonces constitue une faute, la charge bascule d'un coup. Il ne suffira plus de retirer sur signalement ; il faudra vérifier avant — ce qu'organise chaque soirée annoncée, où, contre quelle participation. Aucun site ne sait faire ça à grande échelle. C'est probablement la clé de ce qui s'est passé cet été.

2. 1ᵉʳ janvier 2026 — Crans-Montana, et la fin de la tolérance sur les lieux

L'incendie du bar Le Constellation, en Valais, fait 41 morts — dont une vingtaine de mineurs — et plus d'une centaine de blessés graves : des fontaines pyrotechniques ont enflammé la mousse acoustique du plafond. Le drame n'a rien de libertin, mais ses conséquences réglementaires touchent tout le monde : la vigilance des mairies et des préfectures sur les rassemblements organisés dans des locaux non conformes s'est considérablement durcie. Un lieu privatisé sans dégagements ni matériaux conformes est aujourd'hui un motif d'annulation, pas un détail.

3. 15 juillet 2026 — le Conseil d'État, la dignité, et le consentement qui ne suffit plus

C'est la décision structurante de l'été. Le 21 janvier 2026, le préfet de police ordonne la fermeture administrative d'un établissement parisien du 15ᵉ arrondissement, qui commercialisait des soirées de type « gang bang » sur scénarios. Le tribunal administratif suspend l'arrêté le 9 février ; le Conseil d'État annule cette suspension le 15 juillet 2026 (n° 513080) et rétablit la fermeture.

Le motif retenu n'est ni le bruit, ni la morale : c'est le respect de la dignité de la personne humaine, « composante de l'ordre public ». Le raisonnement n'a rien d'inédit — il reprend la jurisprudence Commune de Morsang-sur-Orge (Conseil d'État, 27 octobre 1995), qui posait déjà que le consentement de l'intéressé ne neutralise pas l'atteinte à la dignité. Ce que la décision ajoute, c'est son application à des scénarios sexuels mettant en scène contrainte, violences simulées ou séquestration : le juge y relève que les garanties entourant le consentement étaient insuffisantes.

Deux précisions qui comptent. D'abord, il s'agit d'une décision de référé : le fond reste à juger, et la solution pourrait évoluer. Ensuite, la fermeture préfectorale s'applique immédiatement, sans qu'aucun tribunal ne se soit prononcé au préalable ; le juge n'intervient qu'ensuite, si l'exploitant conteste.

4. Juillet 2026 — Bordeaux, et une plateforme visée par une enquête

Le 17 juillet, le parquet de Bordeaux confirme la mise en examen de dix-neuf hommes pour des faits qualifiés de « viols avec torture ou acte de barbarie », six victimes ayant été identifiées à ce stade ; les faits auraient été commis lors de prétendues soirées libertines. Le 23 juillet, le parquet de Paris confirme l'ouverture d'une enquête préliminaire visant la plateforme Wyylde, notamment sur le fondement du délit de fourniture d'une plateforme en ligne pour permettre une transaction illicite en bande organisée (article 323-3-2 du code pénal, créé en 2023 et jusqu'ici quasiment inutilisé).

Une enquête préliminaire n'est ni une mise en examen, ni une condamnation. Les personnes mises en cause dans le dossier de Gironde comme la société éditrice de la plateforme bénéficient intégralement de la présomption d'innocence. Nous n'en dirons rien de plus : ce qui nous intéresse ici, c'est la question de droit qu'ouvre ce dossier — jusqu'où va la responsabilité de celui qui héberge, au regard de ses obligations de modération et de signalement (LCEN, règlement européen sur les services numériques).

Le vrai changement de fond : la définition légale du consentement

Derrière la décision du Conseil d'État, il y a un texte plus important encore pour les organisateurs : la loi du 6 novembre 2025, qui a réécrit l'article 222-22 du code pénal. Le consentement y est désormais défini comme devant être libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable.

Chacun de ces mots a des conséquences très concrètes sur une soirée :

  • Libre : pas de pression du groupe, pas d'insistance, pas d'alcool utilisé comme lubrifiant social.
  • Éclairé : chacun sait ce qui est prévu — le nombre de participants, les pratiques, le déroulé.
  • Spécifique : dire oui à une personne ou à une pratique n'est pas dire oui à toutes.
  • Préalable : il se donne avant, pas au milieu.
  • Révocable : il peut être retiré à tout instant, et l'acte doit alors s'arrêter — immédiatement, sans négociation.

Conséquence directe : ce qui est annoncé et ce qui est garanti doivent coïncider. Une soirée vendue sur un scénario de contrainte doit démontrer, dans son organisation, que la contrainte est jouée et le consentement réel, révocable et surveillé. Les formats à forte intensité — gang bang, pluralité masculine, certaines pratiques BDSM — sont mécaniquement les plus exposés, parce que l'écart entre la mise en scène et la réalité y est le plus difficile à prouver.

Ce que ça change, concrètement, pour un organisateur

Rien de tout cela n'interdit les soirées privées. Entre adultes consentants, dans un cadre privé, elles restent parfaitement licites. Ce qui change, c'est que l'improvisation n'est plus tenable. Six réflexes :

  • Vérifier les trois critères du privé (lieu, communication, lien réel) avant chaque soirée, pas une fois pour toutes.
  • Tenir les comptes. Une participation doit pouvoir se justifier ligne à ligne, factures à l'appui.
  • Écrire les règles et les faire lire à l'arrivée : pratiques admises, refus sans justification, mot d'arrêt, interdiction de filmer.
  • Valider les participants un par un, et garder une trace de cette validation.
  • Rester maître du lieu : quelqu'un doit être en mesure d'arrêter la soirée à tout moment — ce qui suppose de rester sobre.
  • Assurer et sécuriser le lieu : dégagements, capacité réelle, extincteur, et une assurance qui couvre l'événement.

Et une règle qui résume les autres : l'interdiction absolue de toute captation. Diffuser une image ou une vidéo sans le consentement explicite des personnes filmées est un délit, indépendamment de tout le reste.

Et les plateformes ?

C'est la nouveauté de 2026 : le regard s'est déplacé de l'organisateur vers celui qui publie l'annonce. Un site qui héberge des soirées n'est plus seulement un support ; il lui est demandé de savoir ce qu'il publie, de modérer, de conserver des traces et de traiter les signalements dans des délais tenables.

La réponse la plus radicale : tout retirer

Cet été, le plus gros site libertin français a tranché à sa façon : la rubrique des soirées privées a disparu de Wyylde. Pas de restriction, pas de charte renforcée, pas de validation des organisateurs — une suppression. À notre connaissance, elle n'a fait l'objet d'aucune communication publique, et le calendrier parle de lui-même : la procédure pour concurrence déloyale d'octobre 2025 visait précisément ces annonces.

Chez les membres, la réaction ne s'est pas fait attendre. Des visuels appelant au rétablissement de la fonctionnalité ont circulé sur le site dès juillet, dont celui-ci — la pomme de la marque, bâillonnée et mise en cage :

Affiche de protestation de membres : « Sans soirée privée, ce site n'a aucun intérêt », une pomme bâillonnée et enfermée dans une cage
Juillet 2026 : l'un des visuels diffusés par des membres pour réclamer le retour des soirées privées. Document diffusé sur la plateforme concernée.

On peut comprendre le calcul : face à une enquête et à une procédure, la fonctionnalité la plus exposée est aussi celle qui rapporte le moins. Mais retirer la rubrique ne supprime pas les soirées — elle les renvoie vers les messageries privées, les groupes fermés et les boucles de messagerie instantanée, c'est-à-dire précisément là où plus rien n'est modéré, tracé, ni signalable. Le risque juridique de la plateforme baisse ; celui des participants, lui, augmente.

Si vous organisez, cinq questions à poser à la plateforme sur laquelle vous publiez — et le silence est une réponse :

  • Une annonce de soirée est-elle visible publiquement, ou réservée aux membres connectés ? Est-elle indexée par les moteurs de recherche ? (Si oui, votre soirée n'est plus privée.)
  • Qui valide les participants, et reste-t-il une trace de cette validation ?
  • Que dit la charte sur les frais, la fréquence, l'alcool, la musique et l'enregistrement ?
  • Que se passe-t-il quand quelqu'un signale quelque chose, et sous quel délai ?
  • Qui répond, et sous quelle responsabilité, en cas d'incident ?

Si ces réponses n'existent pas, ce n'est pas la soirée qui est exposée : c'est vous.

Notre point de vue

Une part du milieu lit cette séquence comme un retour de l'ordre moral. L'inquiétude est légitime : quand la puissance publique décide qu'un consentement d'adulte ne suffit pas à rendre une pratique acceptable, elle s'avance sur un terrain glissant, et le critère de la dignité — qui n'est défini nulle part précisément — pourrait servir demain à fermer tout autre chose. Que la fermeture s'applique avant tout examen par un juge n'aide pas.

Cela dit, réduire l'été 2026 à cela serait commode et faux. Aucune des quatre affaires ne vise le libertinage : elles visent un commerce qui se présentait comme du privé, des lieux qui ne protégeaient pas les gens, et des dispositifs où le consentement était affiché plutôt que garanti. Ce ne sont pas les mêmes combats.

Sur la concurrence, notre position est simple : le problème n'est pas la soirée privée, qui a toujours existé et qui restera. Le problème, c'est la soirée commerciale déguisée en soirée privée. Un organisateur qui partage des frais et un exploitant qui vit de son activité n'ont pas à supporter les mêmes charges ; mais celui qui gagne sa vie avec des soirées doit assumer le régime de ceux qui en vivent. C'est une question d'équité, pas de morale.

Ce qui protège vraiment le libertinage, enfin, ce n'est pas l'absence de règles : c'est ce que le club faisait autrefois à sa porte — accueillir, expliquer, filtrer, savoir qui est là. Ce filtre a disparu quand l'écran est devenu la porte ; il faut le reconstruire en ligne. Une plateforme qui vérifie ses profils, qui ne rend pas publiques les annonces privées, qui traite les signalements et qui garde une trace ne fait pas la police des mœurs : elle rend possible que la soirée reste une fête.

Reste ce qui nous inquiète le plus, et ce n'est pas une hypothèse : c'est déjà arrivé cet été. À mesure que la responsabilité remonte vers les plateformes, la tentation de tout couper l'emporte sur celle d'encadrer. Or les soirées ne disparaissent pas avec la rubrique qui les annonçait : elles retournent là où personne ne voit rien, ni les clubs, ni les modérateurs, ni les secours. Une annonce visible par des membres identifiés, avec un organisateur qui a un pseudo, un historique et des comptes à rendre, protège infiniment mieux qu'un lien envoyé en message privé.

La question n'est donc pas « faut-il des soirées privées en ligne ? », mais « qui accepte d'en porter la responsabilité ? ». Y répondre par la suppression, c'est répondre : personne.

À retenir

Une soirée privée entre adultes consentants reste légale. Elle cesse de l'être quand elle devient publique (annonce ouverte, lieu loué, entrée payante), quand la participation dépasse les frais, ou quand le consentement est affiché sans être garanti. Depuis la loi du 6 novembre 2025, il doit être libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable à tout instant : c'est la règle qui commande toutes les autres.

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Léa P — 5 septembre 2026

Sources

Gang bang et dignité humaine : l'arrêt du Conseil d'État expliqué — Me Valentin Simonnet (CE, 15 juillet 2026, n° 513080)
Gang bangs et dignité humaine : fermeture administrative et ordre moral — Me Yanis Boudinar, Village de la Justice
Enquête préliminaire du parquet de Paris visant une plateforme libertine — La Voix du X, 25 juillet 2026
Incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana — franceinfo (1ᵉʳ janvier 2026)
Établissements recevant du public — code de la construction et de l'habitation — Légifrance
La concurrence déloyale par manquement à la loi — Gouache Avocats (Cass. com., 17 mars 2021, n° 19-10.414)
Les critères et les conséquences du statut d'hébergeur — Village de la Justice (LCEN art. 6, DSA, rôle actif)
Histoire des soirées privées libertines — Amnesia, 15 août 2026 (typologie des formats et pratiques du milieu)

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